Bien que la présence des femmes dans les filières scientifiques, technologiques, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM) n’ait cessé de croître ces dernières décennies, leur transition vers le monde de l’innovation brevetée reste marquée par d’importants obstacles. Selon une étude détaillée publiée par l’Office Européen des Brevets (OEB) en 2026, si les femmes représentent aujourd’hui environ 37 % des diplômés de doctorat en STIM dans l’Union européenne, cette proportion est loin de se refléter dans les dépôts de brevets.
Cet article propose une synthèse documentée sur l’évolution de la place des femmes dans l’innovation, avec un focus particulier sur l’Europe et la France.
Une progression réelle mais particulièrement lente à l’échelle européenne
Historiquement, la participation des femmes au dépôt de brevets en Europe a progressé de manière linéaire, mais le fossé (ou gender gap) reste béant. Le taux de femmes inventrices (TFI), qui mesure la part des femmes parmi l’ensemble des inventeurs cités dans les demandes de brevets européens, est passé d’environ 2 % à la fin des années 1970 à 13 % en 2019, pour n’atteindre que 13,8 % en 2022.
Cependant, une dynamique plus positive s’observe dans le travail d’équipe. La proportion de demandes de brevets européens comptant au moins une femme dans l’équipe d’inventeurs s’élevait à 24,1 % en 2022, contre moins de 4 % au début des années 1980. Cela démontre que l’intégration des femmes dans l’innovation passe de plus en plus par des dynamiques collaboratives, bien qu’elles demeurent sous-représentées en tant qu’inventrices individuelles.
Le cas de la France : Un pôle d’innovation aux résultats contrastés
En comparaison avec la moyenne européenne, la France affiche des résultats légèrement supérieurs, bien que sa progression stagne. Le TFI français est passé de 16,4 % sur la période 2013-2017 à 16,6 % sur la période 2018-2022.
À l’échelle régionale, la France abrite plusieurs des pôles d’innovation les plus inclusifs d’Europe. Des régions comme le Val-de-Marne, Paris, l’Essonne ou les Hauts-de-Seine figurent parmi les leaders européens en matière de taux de femmes inventrices, se situant bien au-dessus de la moyenne nationale allemande ou suédoise, par exemple.
Concernant les professions liées aux brevets, la France se distingue très positivement : en 2025, 40,1 % des mandataires en brevets européens en France étaient des femmes, ce qui place le pays parmi les grandes juridictions ayant la plus forte représentation féminine dans cette profession (contre seulement 20,7 % en Allemagne).
Toutefois, dans le domaine entrepreneurial, un clivage net apparaît en France. Si les femmes représentent environ 20 % des fondateurs de start-ups non engagées dans le dépôt de brevets, cette part chute drastiquement autour de 10 % pour les start-ups technologiques déposant des brevets.
Disparités sectorielles et institutionnelles : Le poids des sciences de la vie
Les statistiques de l’OEB soulignent que la représentation féminine dans l’invention dépend fortement des secteurs technologiques et du type d’organisation.
- Le clivage technologique : Les domaines adossés aux sciences de la vie sont les plus féminisés. Sur la période 2018-2022, les TFI les plus élevés se trouvent dans la pharmacie (34,9 %), la biotechnologie (34,2 %) et la chimie alimentaire (32,3 %). À l’inverse, l’ingénierie mécanique et électrique reste très masculine, avec des taux chutant à 5,7 % pour les machines-outils et 4,9 % pour les éléments mécaniques.
- Le clivage institutionnel : Les universités et les organismes de recherche publics affichent le taux de femmes inventrices le plus élevé (24,4 %), contre environ 11,6 % pour les entreprises commerciales. Ce phénomène s’explique à la fois par la spécialisation des institutions académiques dans les sciences de la vie et par un environnement potentiellement plus réceptif aux politiques de parité.
Le paradoxe de la recherche : Une « évaporation des talents »
L’un des constats les plus frappants de l’étude (via le projet de recherche DOC-TRACK de l’OEB) réside dans la démonstration que le manque de femmes inventrices n’est pas dû à un manque de potentiel ou de qualité scientifique.
En analysant le parcours de diplômés de doctorat en STIM en Europe, les chercheurs ont constaté que la probabilité qu’une femme titulaire d’un doctorat dépose un brevet est environ deux fois moindre que celle d’un homme. Pourtant, l’étude prouve que les recherches menées par des femmes sont tout aussi proches de la « frontière technologique » (c’est-à-dire directement citées par des brevets) que celles de leurs confrères masculins (avec un ratio femmes/hommes proche de 0,83 à 1,1 selon la proximité).
Cette déperdition entre la recherche académique et la commercialisation technologique souligne que l’écart s’explique principalement par des facteurs sociaux, institutionnels et économiques (difficultés d’accès aux réseaux, charge familiale, biais dans l’évaluation) plutôt que par un manque de résultats pertinents.
L’entrepreneuriat technologique : Le défi des start-ups « Deep Tech »
Le fossé des genres se creuse encore davantage dans l’écosystème entrepreneurial. Les données montrent que les femmes représentent moins de 10 % des fondateurs de start-ups titulaires de brevets européens. Au niveau des entreprises, seules 13,5 % de ces start-ups comptent au moins une femme dans leur équipe fondatrice.
L’étude révèle également que l’écart entre les sexes est beaucoup plus prononcé dans les start-ups qui brevettent que dans celles qui ne le font pas (10 % de fondatrices contre 17,4 %). De plus, les entreprises cofondées par des femmes rencontrent de plus grandes difficultés à passer à l’échelle (« scaling ») : si elles représentent jusqu’à 14 % des jeunes pousses (0-5 ans), leur présence s’effondre dans les phases de financement avancées ou lors d’acquisitions réussies.
Conclusion
Si l’évolution de la place des femmes dans les sciences et l’innovation est globalement positive, elle reste asymétrique et heurte un « plafond de verre » majeur lors de la conversion de la recherche en propriété intellectuelle et en entrepreneuriat technologique.
Comme le souligne António Campinos, président de l’OEB, « la diversité n’est pas un simple atout, c’est le moteur des innovations de rupture ». Combler ce fossé des genres ne relève plus seulement de l’équité sociale, mais d’un impératif stratégique pour la compétitivité et la souveraineté technologique de l’Europe.
Finantis Value vous accompagne dans la valorisation financière de vos inventions