Suite à notre précédent article, nous proposons ici un focus sur la France et l’Europe.
Le concept de souveraineté nationale, longtemps perçu comme une préoccupation principalement politique, s’impose désormais comme un facteur économique et financier majeur, particulièrement en Europe et en France. Face à un paysage mondial de plus en plus fragmenté et à l’intensification de la concurrence stratégique, l’Union Européenne et ses États membres, dont la France, réévaluent leurs dépendances et mettent en œuvre des politiques visant à renforcer leur autonomie économique et technologique. Cette dynamique a des implications directes et significatives pour la valorisation des entreprises et la perception des investisseurs.
Cet article explore les manifestations de cette souveraineté accrue en Europe et en France, son impact sur les entreprises et les marchés, et les perspectives d’évolution.
I. Le Virage de la Souveraineté en Europe et en France
L’Europe, traditionnellement fervente partisane d’un ordre commercial multilatéral ouvert, opère un virage stratégique vers une « autonomie stratégique ouverte » (« Open Strategic Autonomy » – OSA), guidée par le principe « aussi ouvert que possible, aussi autonome que nécessaire ». Ce changement est une réponse directe à la dégradation de la cohésion géopolitique mondiale et à la montée du protectionnisme.
A. Nationalisme Économique et Protectionnisme
L’UE et la France adoptent des mesures plus proactives pour protéger leurs industries et renforcer leurs capacités nationales :
- Politiques Commerciales et Industrielles de l’UE : L’UE met en œuvre un ensemble de politiques visant à accroître sa capacité de production intérieure, à diversifier ses fournisseurs et à soutenir un environnement commercial multilatéral fondé sur des règles. Le rapport de la Commission sur les dépendances stratégiques a identifié 137 produits dans des écosystèmes sensibles où l’UE est fortement dépendante de fournisseurs externes, la Chine représentant 52 % de ces importations. Pour y remédier, l’UE promeut des alliances industrielles (comme l’Alliance européenne pour les matières premières) et des Projets Importants d’Intérêt Commun Européen (IPCEI) dans des domaines clés tels que les batteries, la microélectronique et les semi-conducteurs. L’utilisation des marchés publics est également envisagée pour stimuler la demande et renforcer la résilience des secteurs stratégiques.
- La Politique Commerciale de la France : La France défend une politique commerciale équilibrée, cherchant à garantir l’accès de ses entreprises aux marchés étrangers tout en protégeant ses secteurs sensibles et en promouvant une concurrence équitable. Elle milite pour l’introduction de clauses de sauvegarde et de mécanismes d’ajustement pour stabiliser les secteurs vulnérables et a proposé la création d’un procureur commercial européen pour garantir le respect des engagements commerciaux. La France a également modernisé ses instruments de défense commerciale et révisé ses méthodes anti-dumping.
- Soutien à la Fabrication Nationale : La France a opéré un changement significatif dans sa politique industrielle, visant à préserver sa souveraineté et à réduire sa dépendance vis-à-vis d’autres pays. Le plan de relance « France Relance », doté de 100 milliards d’euros (dont 40 milliards de l’UE), vise à soutenir les entreprises, à transformer les modèles de production et à investir dans les technologies d’avenir. Ce plan inclut une réduction des impôts de production de 10 milliards d’euros par an à partir de 2021 pour renforcer l’attractivité de la France. Des secteurs stratégiques comme la santé, les intrants industriels essentiels, l’électronique, l’agroalimentaire et les applications industrielles 5G sont ciblés pour le rapatriement de la production.
B. Souveraineté Numérique et Localisation des Données
La souveraineté numérique est devenue un pilier central de l’autonomie stratégique européenne, allant au-delà de la simple protection des données personnelles (RGPD) pour englober la dépendance vis-à-vis des logiciels et infrastructures informatiques étrangers, notamment le cloud.
- Cadre Réglementaire Européen : Le RGPD, bien qu’il n’exige pas explicitement le stockage physique des données au sein de l’UE, crée une souveraineté de facto en interdisant les transferts vers des pays ne garantissant pas une protection « adéquate ». La décision « Schrems II » de la Cour de Justice de l’Union Européenne a intensifié le débat sur les risques des transferts de données outre-mer.
- Coûts et Complexités pour les Entreprises : Les mesures de localisation des données, de plus en plus restrictives à l’échelle mondiale, entraînent des coûts opérationnels accrus pour les entreprises multinationales. En Europe, les coûts de conformité au RGPD s’élèvent en moyenne à 1,3 million d’euros par an pour les entreprises de taille moyenne, la localisation des données représentant 60 % de ces budgets. Ces coûts peuvent désavantager les startups européennes face à des concurrents étrangers mieux dotés. De plus, la fragmentation des réglementations au sein même de l’UE (par exemple, les lois nationales complémentaires au RGPD en Allemagne et en France) crée des complexités de conformité pour les multinationales.
- Initiatives Stratégiques : Les décideurs politiques de l’UE considèrent la souveraineté numérique comme essentielle pour réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs de cloud étrangers et des grandes entreprises technologiques. Le cadre EuroStack 2025 promeut une « pile européenne » d’infrastructures numériques interopérables. Le programme « Path to the Digital Decade » fixe des objectifs ambitieux pour 2030, notamment 100 % d’accès en ligne aux services publics clés, 75 % des entreprises de l’UE utilisant les services cloud/IA, et une multiplication par dix de la production de semi-conducteurs dans l’UE. D’ici fin 2025, 40 % des grandes entreprises devraient exiger des contrôles de souveraineté des données de la part de leurs fournisseurs de services cloud.
C. Résilience des Chaînes d’Approvisionnement
La pandémie de COVID-19 et les tensions géopolitiques ont mis en évidence la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales, incitant l’UE et la France à privilégier la résilience.
- Stratégies de l’UE : L’UE s’efforce d’améliorer la résilience de ses chaînes d’approvisionnement en augmentant la capacité de production nationale et en diversifiant les fournisseurs. Bien que la plupart des experts prévoient une importance limitée du rapatriement (reshoring) ou de la délocalisation à proximité (nearshoring) à grande échelle, l’UE soutient activement le développement de « chaînes de valeur européennes » (EVCs) dans les industries stratégiques. Des initiatives comme les « Interregional Innovation Investments (I3) » visent à soutenir des projets d’innovation interrégionaux et des chaînes de valeur, avec un accent sur l’implication du secteur privé.
- Exemples Sectoriels : Le secteur textile européen, par exemple, est ciblé pour le rapatriement et la délocalisation à proximité afin de le transformer en une industrie plus durable. Les pays baltes offrent des opportunités de fabrication textile en raison de leurs coûts inférieurs et de leur proximité géographique, réduisant les coûts de transport et les délais de mise sur le marché.
- Soutien Français au Reshoring : Le plan « France Relance » cible spécifiquement le rapatriement de la production industrielle dans cinq secteurs stratégiques : la santé, les intrants essentiels à l’industrie, l’électronique, l’agroalimentaire et les applications industrielles 5G.
II. L’Impact sur la Valeur des Entreprises et la Perception des Investisseurs
L’influence de la souveraineté nationale sur la valeur des entreprises en Europe est une tendance structurelle et significative, loin d’être anecdotique.
A. Effets sur les Flux de Trésorerie et les Coûts Opérationnels
Les politiques de souveraineté nationale se traduisent par des impacts tangibles sur les flux de trésorerie et les coûts opérationnels des entreprises européennes :
- Coûts Accrus : Les tarifs et les mesures protectionnistes peuvent augmenter les coûts des intrants et de production. Les réglementations sur la localisation des données entraînent des coûts directs substantiels, notamment la construction de centres de données en double et des dépenses plus élevées pour le stockage et le traitement dans le cloud. Les coûts de conformité au RGPD, par exemple, peuvent atteindre 1,3 million d’euros par an pour les entreprises de taille moyenne.
- Inefficacités Opérationnelles : La localisation des données peut ralentir les services numériques et entraver la croissance du commerce électronique en augmentant les obstacles à la participation aux chaînes de valeur mondiales.
- Risques et Amendes : Le non-respect des réglementations sur la localisation des données peut entraîner des amendes financières importantes, comme l’ont montré les cas de Match Group (Tinder) et Twitch en Russie.
- Investissements en Capital : Les chocs liés au risque géopolitique ont un impact négatif significatif et durable sur les investissements en capital des entreprises, en particulier celles ayant des investissements irréversibles et des opérations à l’étranger. L’incertitude géopolitique (menaces) est plus préjudiciable que les actes géopolitiques réels.
B. Perception des Investisseurs et Primes de Risque
La perception des investisseurs est directement influencée par les manifestations de la souveraineté nationale, ce qui se reflète dans les primes de risque :
- Impact sur les Cours Boursiers : Un choc positif d’une unité de risque géopolitique mondial réduit de manière statistiquement significative les cours boursiers dans la zone euro de 0,62. Pendant la seconde moitié de la période étudiée (2004-2023), coïncidant avec la guerre russo-ukrainienne, l’impact négatif sur les cours boursiers de la zone euro a été encore plus prononcé, avec une réduction de 1,05.
- Prime de Risque Pays (CRP) : Les primes de risque pays augmentent à l’échelle mondiale, en partie en raison de la dégradation de la dette souveraine. Les spreads des Credit Default Swaps (CDS) souverains, déterminés par le marché, sont de plus en plus importants car ils reflètent le sentiment des investisseurs et les événements en temps réel.
- Dépendances Technologiques : L’intensité de la R&D des entreprises de l’UE n’est que la moitié de celle de leurs homologues américains et 75 % de celle des entreprises chinoises, ce qui indique une dépendance technologique. L’UE n’a un avantage comparatif que dans deux des 13 technologies clés : la fabrication avancée et les sciences de la vie. Cette dépendance peut être perçue comme un risque par les investisseurs.
- Sentiment des Investisseurs : Une étude suggère que des spreads souverains inexplicablement bas (indiquant un sentiment trop optimiste des investisseurs) peuvent être des signes avant-coureurs de difficultés économiques futures.
III. Perspectives d’Évolution et Intégration dans la Valorisation
La trajectoire actuelle suggère que la souveraineté nationale continuera d’être une force dominante, approfondissant son influence dans les domaines économique et financier en Europe.
A. Persistance des Tensions Géopolitiques et Commerciales
La fragmentation mondiale et la concurrence stratégique devraient s’intensifier. Pour l’Europe, le commerce et la géopolitique vont de pair : une baisse de 1 % de l’alignement géopolitique est associée à une baisse correspondante de 1 % de l’intensité commerciale. L’UE, dont l’économie est beaucoup plus dépendante du commerce que celle des États-Unis, s’appuie fortement sur le droit international pour maintenir les marchés ouverts.
B. Accélération de la Souveraineté Numérique
La tendance à la croissance et à la restriction croissante des mesures de localisation des données devrait se poursuivre. Les innovations technologiques (blockchain, IA, IoT) nécessiteront de nouvelles formes de réglementation et de gouvernance pour affirmer le contrôle de l’État sur les territoires numériques.
C. Résilience des Chaînes d’Approvisionnement
L’accent mis sur la résilience et la durabilité de la chaîne d’approvisionnement continuera de stimuler le rapatriement et la délocalisation à proximité. Le soutien fédéral et étatique visant à encourager la fabrication nationale, y compris les incitations financières et les améliorations d’infrastructures, continuera de jouer un rôle crucial dans la facilitation de ces changements.
D. Intégration Croissante dans les Cadres ESG
Les risques géopolitiques sont de plus en plus reconnus comme ayant un impact significatif sur la performance environnementale, sociale et de gouvernance (ESG). Cela conduira à leur intégration plus explicite dans les cadres et les rapports ESG. Une attention accrue des investisseurs au risque géopolitique et des subventions gouvernementales ciblées peuvent aider à atténuer les effets négatifs sur la performance ESG.
E. Intégration dans les Études de Valorisation Financière
L’intégration effective des considérations de souveraineté nationale dans les modèles de valorisation financière exige une approche multifacette :
- Ajustement du Coût du Capital (WACC) : La Prime de Risque Pays (CRP) doit être intégrée dans le modèle d’évaluation des actifs financiers (MEDAF ou CAPM) pour refléter les risques supplémentaires liés aux investissements en Europe. Les données d’Aswath Damodaran, mises à jour à la mi-année (par exemple, juillet 2025), fournissent des primes de risque actions implicites pour les marchés matures et des CRP spécifiques à chaque pays.
- Modélisation des Flux de Trésorerie : Il est essentiel de projeter les réductions potentielles de revenus et les augmentations de coûts dues aux tarifs, aux réglementations de localisation des données et aux réorientations des chaînes d’approvisionnement. Les dépenses d’investissement initiales pour le rapatriement doivent être évaluées par rapport aux avantages à long terme d’une résilience accrue.
- Analyse de Scénarios et Stress Tests : Les entreprises et les investisseurs doivent développer un éventail de scénarios futurs plausibles basés sur l’évolution des risques géopolitiques et des politiques de souveraineté nationale. L’utilisation de modèles d’apprentissage automatique et de mégadonnées peut affiner les modèles prédictifs.
- Approches Qualitatives et ESG : L’intégration du risque géopolitique dans les évaluations ESG est cruciale. Les entreprises démontrant une gestion solide du risque géopolitique, par le biais de chaînes d’approvisionnement diversifiées et d’une gouvernance des données robuste, peuvent obtenir de meilleurs scores ESG.
Conclusion
La réaffirmation de la souveraineté nationale en Europe et en France n’est pas une simple réaction passagère, mais une transformation structurelle profonde qui redéfinit l’environnement des affaires et de l’investissement. Les entreprises européennes sont confrontées à des coûts accrus et à des complexités réglementaires, mais aussi à des opportunités de renforcer leur résilience et leur autonomie. Pour les investisseurs, cela signifie qu’il est impératif d’intégrer ces dynamiques dans leurs modèles de valorisation, en allant au-delà des mesures financières traditionnelles pour évaluer la capacité d’une entreprise à naviguer dans un monde de plus en plus fragmenté et à tirer parti des politiques de souveraineté. Le succès futur dépendra de la capacité à anticiper et à s’adapter à ces changements, en faisant de la prévoyance géopolitique et de la résilience opérationnelle des piliers de la stratégie d’investissement.
Sources et contenus associés pour aller plus loin :
imf.org/-/media/Files/Publications/WP/2020/English/wpiea2020166-print-pdf.ashx
The EU’s Evolving Approach to Open Strategic Autonomy: a Critical Perspective on the Competitiveness Compass for the EU and Other Recent Policy Developments – CELIS Institute – Investment Screening | National Security
Shifting trade flows in Europe: How geopolitical dynamics are shaping new alliances – Deloitte
deloitte.com/us/en/insights/topics/business-strategy-growth/eu-trade-shifts-geopolitics.html
EU Autonomy, the Brussels Effect, and the Rise of Global Economic Protectionism |
ecipe.org/publications/eu-autonomy-brussels-effect-rise-global-economic-protectionism
Resilience of global supply chains – European Parliament
europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2021/698815/EPRS_BRI(2021)698815_EN.pdf
The French Government’s Trade Policy – Ministry for Europe and Foreign Affairs