La valorisation des actifs immatériels (brevets, capital humain, savoir-faire) est le véritable moteur des secteurs technologiques émergents. Une étude conjointe inédite publiée en décembre 2025 par l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) et l’Office Européen des Brevets (OEB) dresse une cartographie exhaustive de l’écosystème quantique mondial.
À travers l’analyse des données de brevets, d’investissements et de compétences, ce rapport démontre que les technologies quantiques (calcul, communication et capteurs) représentent un cas d’école fascinant pour les professionnels de l’évaluation de l’immatériel. Voici les points saillants de cette étude, étayés par des chiffres précis.
1. La Propriété Intellectuelle (PI) : un indicateur précoce de création de valeur
Dans un domaine où la maturité commerciale est encore faible, les brevets constituent la principale forme de valorisation des innovations. L’étude révèle une hypercroissance de la création d’actifs de PI :
- Une croissance exponentielle : Le nombre de familles de brevets internationaux (IPF) dans le domaine quantique a été multiplié par 7 entre 2005 et 2024. Entre 2014 et 2023, ces brevets ont connu un taux de croissance annuel composé (TCAC) exceptionnel de 20 %, loin devant les 2 % observés pour l’ensemble des autres domaines technologiques.
- Des actifs hautement stratégiques : Les innovateurs du quantique ont une forte propension à protéger leurs actifs à l’international. Le taux d’internationalisation des brevets y est de 31,2 %, contre seulement 12 % en moyenne pour l’ensemble des brevets.
- L’hybridation Science/Industrie : La proximité entre la recherche fondamentale et la valorisation industrielle est frappante. Environ 33 % des citations contenues dans les brevets quantiques renvoient à de la littérature non-brevet (articles scientifiques), ce qui est trois fois supérieur aux taux observés dans la technologie médicale et très supérieur aux secteurs de l’informatique classique.
2. Le Capital Humain : une barrière à l’entrée et un actif immatériel inestimable
Le développement de l’écosystème repose sur une concentration rare de cerveaux et de compétences hyper-spécialisées. Pour évaluer une entreprise quantique, la qualité de son capital humain est un critère incontournable.
- Un niveau d’éducation hors norme : Les fondateurs des entreprises spécialisées dans le quantique (« core firms ») possèdent un profil académique atypique. 58 % d’entre eux détiennent un doctorat (PhD), contre seulement 10 % dans la population générale des fondateurs de startups.
- Une demande de compétences hybrides : Les offres d’emploi reflètent un besoin de compétences techniques avancées (la recherche est mentionnée dans 78 % des annonces récentes, le machine learning dans 33 %), mais aussi une intégration croissante de compétences transversales telles que la communication (45 %) et le management.
- Une asymétrie de création d’entreprises : L’écosystème reste hyper-concentré. Sur 4 622 organisations identifiées, seules 830 sont des entreprises « cœur » (core) dont l’activité principale est le quantique. Le reste (plus de 80 %) est constitué de grandes entreprises technologiques ou de centres de recherche publics diversifiant leurs portefeuilles. D’ailleurs, 20 % des détenteurs de brevets concentrent 75 % des brevets quantiques déposés.
3. La valorisation financière : dynamiques d’investissement et rôle de l’État
La traduction financière de ces actifs immatériels se lit dans les levées de fonds et les dynamiques de marché.
- Des capitaux massifs mais polarisés : L’investissement a connu une forte croissance avec des pics à près de 5 milliards de dollars levés en 2021, puis de nouveau en 2024. Toutefois, l’écosystème est géographiquement déséquilibré : les États-Unis captent environ 60 % du financement global, bien qu’ils ne concentrent qu’environ 30 % des brevets (IPF) et des startups.
- L’intérêt stratégique des grands groupes (CVC) : La valorisation du quantique attire massivement le Corporate Venture Capital (CVC). La part du CVC dans le financement du quantique atteignait 8 % entre 2019 et 2021, soit plus du double de la part du CVC dans les investissements généraux de startups. Cela illustre la volonté des grandes entreprises d’acquérir ou de s’adosser à cette technologie de rupture.
- Un soutien étatique crucial : Face au risque technologique (Technology Readiness Level encore bas), les capitaux privés ne suffisent pas. Les pouvoirs publics sont impliqués dans 25 % à 35 % des transactions d’investissement. De plus, la part de la R&D quantique dans les budgets publics de R&D des pays de l’OCDE est passée de 0,4 % en 2015 à 1,1 % en 2023.
La cartographie de l’écosystème quantique 2025 prouve que nous assistons à une course mondiale aux actifs immatériels. Pour les professionnels de l’évaluation, le secteur quantique illustre parfaitement la nécessité d’une approche multi-critères : il ne s’agit plus de valoriser des flux de trésorerie existants (souvent inexistants à ce stade), mais bien d’évaluer la solidité des portefeuilles de brevets (PI), la rareté du capital humain (PhDs), et le positionnement stratégique au sein d’une chaîne d’approvisionnement ultra-concentrée.