Le savoir-faire est souvent l’actif le plus précieux d’une entreprise innovante, son « or gris ». Pourtant, cet avantage concurrentiel reste difficile à protéger et à matérialiser dans les comptes. Comment transformer cette richesse intangible en un actif valorisable ? La réponse se trouve à la croisée du droit, de la comptabilité et de la stratégie.
1. La première étape : sécuriser son savoir-faire comme un « secret d’affaires »
Avant même de penser à valoriser financièrement un savoir-faire, il faut le sécuriser juridiquement. Sans protection, il perd toute valeur marchande et devient un bien public. Depuis 2018, la loi française protège le savoir-faire via le statut de secret d’affaires, à condition que trois critères stricts soient réunis :
• Il doit être secret : L’information ne doit pas être généralement connue ou facilement accessible.
• Il doit avoir une valeur commerciale : Sa valeur provient justement de son caractère secret.
• Il doit faire l’objet de mesures de protection raisonnables : C’est un point crucial. L’entreprise doit activement protéger son secret par des moyens contractuels (accords de confidentialité), physiques ou numériques.
Pour être monétisé (par cession ou licence), le savoir-faire doit également être substantiel (apporter un avantage concurrentiel réel) et identifié (formalisé sur un support pour être transmissible). C’est là que réside un paradoxe : la formalisation nécessaire à sa transmission augmente le risque de divulgation. La clé est donc de trouver le juste équilibre pour le rendre évaluable sans compromettre son secret.
2. La reconnaissance comptable : un parcours semé d’embûches
Une fois protégé, le savoir-faire peut-il apparaître au bilan ? La réponse dépend de son origine, comme le précise la norme comptable internationale IAS 38.
• Savoir-faire créé en interne (auto-créé) : La norme est très stricte. Les coûts de recherche sont toujours passés en charges. Seules les dépenses de développement peuvent, sous conditions très rigoureuses, être inscrites à l’actif (capitalisées). En pratique, le savoir-faire auto-créé est rarement visible au bilan.
• Savoir-faire acquis (lors d’un rachat) : La situation est différente. Lors d’une acquisition d’entreprise, la norme IFRS 3 impose d’identifier et de valoriser tous les actifs incorporels de la cible à leur juste valeur. Le savoir-faire acquis et identifiable peut donc être inscrit au bilan de l’acquéreur. S’il n’est pas identifiable séparément, il est intégré dans le goodwill (écart d’acquisition).
Cette distinction a une conséquence majeure : le bilan des start-ups et des entreprises innovantes sous-évalue structurellement leur principal actif, le savoir-faire qu’elles ont développé en interne. Leur valeur économique réelle n’est souvent révélée qu’à l’occasion d’une transaction de rachat.
Dans notre prochain article, nous aborderons les méthodes concrètes pour estimer la valeur financière de cet actif et l’utiliser comme un levier stratégique.
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